Peredur ab Evrawc

Peredur (1) ab Evrawc

Le comte Evrawc possédait le comté du Nord. Il avait sept fils.

(1) Un Peredur Arveu-dur, ou Peredur aux armes d’acier, périt à la bataille de Cattraeth (Gododin ap. Skene, II, p.12, v. 29). Le nom de Peredur est souvent associé à celui de Gwrgi; tous deux sont fils d’Eliffer Gosgorddvawr, ou à la grande suite. La charge du cheval qui les porte, Corvann, est un des trois marchlwyth ou charges de cheval (Triades Mab., p. 301, 5). La tribu de Gwrgi et de Peredur est une des trois tribus déloyales; elle abandonna ses seigneurs à Kaer Greu lorsqu’ils devaient se battre le lendemain avec Eda Glingawr, et causa ainsi leur mort (ibid., p. 305, 16). D’après les Annales Cambriae, ils seraient morts en 580 (Petrie, Mon. hist. brit., p. 831). II est bien difficile de dire si ce Peredur est le même que le héros très francisé de notre récit. Evrawc est le nom gallois de la ville d’York (Eboracum). On peut se deman­der si la légende ancienne ne faisait pas simplement de lui le fils d’un chef, seigneur d’Evrawc ou York. Le Livre Noir signale parmi les tombes célèbres celle d’un fils de Peredur (Skene, II, p. 30). Chez les poètes, c’est surtout sa vaillance qui est mentionnée (Myv. arch., p. 253, col. 2 (XIIIème siècle); p. 290, col, 1 (XIIIème-XIVème siècles). Ni Taliesin, ni Llywarch Hen, dans les poèmes imprimés par Skene ne parlent de lui. D’après une triade évidemment inspirée du Seint Greal, les trois chevaliers qui gardèrent le Greal furent: Cadawc (fils de Gwynlliw Illdud chevalier et saint, et Peredur ab Evrawc Myv. arch., p. 411, 121). Plus bas, p. 77, en note, je renvoie à un intéressant passage de Dafydd ab Gwilym sur Peredur. Gwrgi et Peredur ont été mis au nombre des saints (Iolo mss., p. 128). D’après des généalogies, de la fin du xème siècle, Guurci et Peretur fils d’Eleuther Cascord Mawr (Eliffer Gosgvrddvawr) descendent de Coyl Hen (Y Cymmrodor, IX, p. 175) Coyl était un chef des Bretons du Nord.

Ce n’était pas par ses domaines que s’entretenait Evrawc, mais par les tournois, les guerres et les combats, et, comme il arrive souvent à qui les recherche, il fut tué, ainsi que six de ses fils. Le septième s’appelait Peredur; c’était le plus jeune. Il n’avait pas l’âge d’aller aux combats ni à la guerre; autrement il eût été tué comme son père et ses frères. Sa mère était une femme avisée et intelligente. Elle réfléchit beaucoup au sujet de son seul fils et de ses domaines. Elle finit par prendre le parti de fuir dans le désert en un endroit solitaire et écarté et d’abandonner les lieux habités. Elle ne garda dans sa compagnie que des femmes, des enfants et des hommes paisibles, auxquels il n’était ni possible, ni convenable de se battre et de faire la guerre. Personne n’eût osé réunir armes et chevaux là où l’enfant eût pu s’en apercevoir, de peur qu’il n’y prît goût.

L’enfant allait tous les jours dans la forêt pour jouer et lancer baguettes et bâtons (1). Un jour, il aperçut le troupeau de chèvres de sa mère et deux chevreaux près des chèvres. L’enfant s’étonna grandement qu’ils fussent sans cornes, tandis que tous les autres en portaient, et il pensa qu’ils étaient depuis longtemps égarés et qu’ils avaient ainsi perdu leurs cornes.

(1) Dans le Perceval de Chrestien ce sont des javelots, Perceval a un cheval de chasse (Polvin, Perceval le Gallois, 11, p. 45.) Il a d’ailleurs quatorze ans. Dans Pen, 4, il lance des javelots de houx.

Il y avait, au bout de la forêt, une maison pour les chèvres: à force de vaillance et d’agilité, il y poussa les chevreaux et les chèvres. Puis il retourna à la maison auprès de sa mère

« Mère, » dit-il, « je viens de voir ici près, une chose étonnante: deux de tes chèvres devenues sauvages et ayant perdu leurs cornes, si longtemps elles ont été égarées sous bois. I1 est impossible d’avoir plus de peine que je n’en ai eu à les faire rentrer » Aussitôt chacun de se lever et d’aller voir: grand fut leur étonnement quand ils aperçurent les chevreaux.

Un jour, ils virent venir trois chevaliers suivant une voie chevalière, sur la lisière de la forêt c’étaient Gwalchmei, fils de Gwyar; Gweir, fils de Gwystyl et Owein, fils d’Uryen (1). Owein suivait les traces d’un chevalier qu’il poursuivait et qui avait partagé les pommes (2) à la cour d’Arthur.

« Ma mère, » dit Peredur, « qu’est-ce que ces gens là-bas? »

- « Ce sont des anges, mon fils, » dit-elle.

- « J’en donne ma foi, » dit Peredur, « je m’en vais comme ange avec eux » Et Peredur alla sur la route à leur rencontre.

« Dis, mon âme, » dit Owein, « as-tu vu un chevalier passer par ici aujourd’hui ou hier ? »

- « Je ne sais ce que c’est qu’un chevalier »

- « Ce que je suis, » dit Owein.

(1)- Dans le Perceval de Halliwell, ce sont Ivain (Owein), Gauvain (Gwalchmei) et Keu.

2. Cf. tome I, p. 250 t note 2.

- « Si tu voulais me dire ce que je vais te demander, je te dirais ce que tu me demandes »

- « Volontiers »

- « Qu’est-ce que cela? » dit Peredur en désignant la selle.

- « Une selle, » répondit Owein. Peredur (1) l’interrogea sur toutes pièces d’équipement et d’armement des hommes et des chevaux, sur ce qu’ils prétendaient et pouvaient en faire. Owein lui en expliqua complètement l’usage.

« Va devant toi, » dit Peredur; « j’ai vu l’espèce d’homme que tu demandes. Moi aussi, je veux te suivre »

Et il retourna vers sa mère et ses gens.

« Mère, » dit-il, « ce ne sont pas des anges les gens de tout à l’heure, mais des chevaliers ordonnés (2).» La mère tomba évanouie. Peredur alla à l’endroit où se trouvaient des chevaux qui portaient le bois de chauffage, et leur apportaient nourriture et boisson des lieux habités. Il prit un cheval gris pommelé, osseux, le plus vigoureux, à son avis; il lui serra un bât autour du corps en guise .de selle, et, avec du bois flexible, il réussit à imiter les objets d’équipement qu’il avait vus sur les destriers et tout le reste. Puis il retourna auprès de sa mère. A cc moment, la comtesse revint de son évanouissement. « Eh bien ! mon fils, » dit-elle, « tu veux donc partir ? »

(1) Sur le Peredur (Les Breiz) breton de la Villemarqué; v. J. Loth, Revue Celt., 1906, p. 841, et 1907, p. 122.

(2) Cet épisode est plus long et plus pittoresque dans Chrestien. Les demandes de Perceval provoquent de la part des compagnons de son interlocuteur, des remarques désobligeantes pour les Gallois qu’on ne trouve pas naturellement dans le roman de Peredur (v. t. 11, p. 49).

Sire, or saciès bien entresait

Que Galois sont tuit par nature

Plus fol que bestes en pasture.

Cf. plus loin p. 57. Sa mère équipe Peredur:

Et si l’aparelle et atourne

De kanevas grosse cemise

Et braies faites à la guise

De Gales ù l’en fet ensemble

Braies et cauces, ce me semble.

(Page et, équipement de Perceval en quittant sa mère.)

Et sèile li fu jà mise;

A la maniere et a la guise

De Galois fu appareilléz.

III. gaverlots porter soloit.

Ses gaverlos an vol por ter;

Mais .II. l’en fist sa mère oster.

Por ce que trop sanlast Galois.

- « Oui, » répondit-il, « avec ta permission »

- « Attends d’avoir reçu mes conseils avant de t’en aller »

- « Volontiers; dis vite »

- « Va tout droit à la cour d’Arthur, là où sont les hommes les meilleurs, les plus généreux et les plus vaillants. Où tu verras une église, récite ton Pater auprès d’elle. Quelque part que tu voies nourriture et boisson, si tu en as besoin et qu’on n’ait pas assez de courtoisie ni de bonté pour t’en faire part, prends toi-même. Si tu entends des cris, va de ce côté; il n’y a pas de cri plus caractéristique que celui d’une femme. Si tu vois de beaux joyaux, prends et donne à autrui, et tu acquerras ainsi réputation (1). Si tu vois une belle femme, fais-lui la cour;

(1) Lady Guest cite fort à propos, pour montrer quelle idée on se faisait de la libéralité au moyen âge, une amusante anecdote, tirée des mémoires de Jointive, dont Henri, comte de Champagne, est le héros (V. Natalis de Wailly, Histoire de saint Louis, p. 63).

quand même elle ne voudrait pas de toi, elle t’en estimera meilleur et plus puissant qu’auparavant (1) » Cet entretien terminé, Peredur monta à cheval, tenant une poignée de javelots à pointe aiguë, et il s’éloigna.

Il fut deux jours et deux nuits à cheminer dans la solitude des forêts et divers lieux déserts, sans nourriture ni boisson. Enfin il arriva dans un grand bois solitaire, et au loin, dans le bois, il aperçut une belle clairière unie. Apercevant dans la clairière un pavillon, il récita son Pater devant comme si c’était une église, puis il y alla. La porte était ouverte; près de la porte était une chaire dorée, dans laquelle était assise une jeune fille brune, d’une beauté parfaite, portant autour du front un diadème d’or, enrichi de pierres brillantes, et, aux mains, des bagues d’or épaisses. Peredur descendit de cheval et entra tout droit. La pucelle lui fit un accueil amical et lui souhaita la bienvenue (2).

(1) Dans Chrestien (p. 6I), Perceval exécute il à lettre la recommandation faite à Peredur. Il embrassa de force la pucelle du pavillon (v. plus bas, p. 53-5’.Il paraît probable que dans la recommandation de la mère, Chrestien (ou sa source immédiate) n’a pas compris l’archétype.

(2) Dans Chrestien (Potvin, p. 64), la pucelle a peur de Perceval, Ki fos (fou) li semble; à comparer plus haut, p. 51 Et cius ki petit fut senes;

Pag. 67: Mais .i. vallet gallois i ot

vnieus et vilain et sot.

A l’entrée du pavillon, Peredur aperçut de la nourriture, deux flacons pleins de vin, deux tourtes de pain blanc et des tranches de cochon de lait.

«Ma mère, » dit Peredur, « m’a recommandé, en quelque lieu que je visse nourriture et boisson, d’en prendre »

« Volontiers, seigneur, » dit-elle, va à la table, « et grand bien te fasse » Alors Peredur alla à la table et prit la moitié de la nourriture et de la boisson pour lui, et laissa l’autre à la pucelle. Lorsqu’il eut mangé, il plia un genou devant la jeune fille et dit:

« Ma mère m’a recommandé, là où je verrais un beau joyau, de le prendre (1) »

- « Prends, mon rime, (2) » dit-elle.

(1) Notre roman et le Perceval de Chrétien de Troyes omettent ici un détail important. Dans le poème anglais publié par Ritson et analysé par Halliwell, la mère de Perceval, Acheflour, sÅ“ur d’Arthur, dont le mari a été tué par le Chevalier rouge, a remis à son fils un anneau qui lui servira plus tard à le reconnaître. Perceval rencontre une sale, y pénètre, et aperçoit, étendue sur un lit et dormant, une jeune dame. Il lui enlève sa bague et la remplace par son anneau, ce qui a des conséquences fâcheuses à la fois pour elle et Perceval. Son mari, le Chevalier noir, la maltraite; un jour, Perceval, attiré par ses cris, accourt (v. cet épisode, plus bas). Il renverse le Chevalier noir et réclame son anneau. Il a été donné à un géant. Celui-ci l’a présenté à la mère de Perceval, à qui il fait la cour. Elle croit que son fils est mort, devient folle et erre dans la forêt. Perceval tue le géant, ramène sa mère dans ses États, où ils vivent heureux. H finit par se ren­dre en terre sainte où il trouve la mort (Gaston Paris, Hist. littér. de la France, XXX, p. 254 et suiv.).

(2) Dans Chrestien, Perceval prend de force, malgré la pucelle. Elle ne lui répond pas quand il demande à boire et à manger. Ils se séparent en très mauvais termes.

Peredur prit la bague, emmena son cheval et partit (1).

Ensuite arriva le chevalier à qui appartenait le pavillon, le seigneur de la clairière. Il aperçut les traces des pieds du cheval.

« Dis-moi, » dit-il à la jeune fille, « qui a été ici après moi ? »

- « Un homme à l’aspect étrange, seigneur,» répondit-elle. Et elle lui exposa en détail l’état de Peredur et l’objet de son voyage.

« Dis, » s’écria-t-il, « a-t-il eu des rapports avec toi ? t’a-t-il violentée ? »

- « Non, par ma foi, et il ne m’a fait aucun mal »

- « Par ma foi, je ne le crois pas, et, si je ne me rencontre avec lui pour venger mon déshonneur et ma colère, tu ne resteras pas deux nuits sous le même toit que moi » Le chevalier sortit pour chercher à se rencontrer avec Peredur.

Peredur, de son côté, se dirigeait vers la cour d’Arthur. Avant qu’il n’y parvînt, un autre chevalier y arriva. Il fixa (2) un grand anneau d’or épais contre la porte de l’entrée pour attacher son cheval, et se rendit à la chambre où se trouvaient Arthur et tous ses gens, ainsi que Gwenhwyvar et ses dames.

(1) Pen. 4 (L. Rh. 287) a une addition intéressante: Peredur prit la bague, plia le genou devant elle, lui donna un baiser et sortit (v. plus haut p. 51, note 1).

(2) La version de Pen. 4 (L. Rh. 288) s’écarte ici de celle du Livre Rouge et n’est pas sans importance pour la recherche des sources du Peredur: « Un autre chevalier était venu avant lui à la cour. Il avait donné une bague d’or épaisse à un homme à la porte pour tenir son cheval, pendant qu’il entrait là où se trouvaient Arthur, Gwenhwyvar et leur suite. Le chevalier prit le gobelet de la main de Gwenhwyvar et lui lança le liquide sur le visage et le sein »

Un page de la chambre servait à boire à Gwenhwyvar d’une coupe d’or. Le chevalier en jeta le contenu sur le visage et le sein de la reine, et lui donna un grand soufflet, en disant

« S’il y a quelqu’un d’assez intrépide pour me disputer cette coupe et venger l’outrage de Gwenhwyvar, qu’il vienne à ma suite dans le pré, et je l’y attendrai » Le chevalier prit son cheval et se rendit au pré.

Tous les gens de la cour baissèrent la tête, de peur qu’on ne demandât à l’un d’eux d’aller venger l’outrage de Gwenhwyvar: il leur semblait que jamais homme n’aurait fait un coup aussi audacieux, s’il n’avait possédé telle vaillance et force ou pouvoir magiques (1) qui le missent à l’abri de toute vengeance. A ce moment arriva Peredur à la cour, sur son cheval gris pommelé, osseux, à l’équipement négligé et bien piètre pour une cour aussi noble. Kei était debout au milieu de la salle.

«Hé! l’homme long, là-bas, » dit Peredur, « où est Arthur ? »

- « Que veux-tu d’Arthur ? » dit Kei.

- « Ma mère m’a recommandé de venir vers lui pour me faire sacrer chevalier »

- « Par ma foi, tu es par trop mal monté en cheval et en armes »

1) C’était une idée si bien répandue au moyen âge que, suivant la remarque de lady Guest, les chevaliers, avant de se battre, devaient jurer qu’ils ne portaient sur eux aucun charme et qu’ils n’étaient protégés par aucune magie ou enchantement.

Toute la cour porta les yeux de son côté et se mit à lui lancer des baguettes (1). A ce moment entra un nain qui était venu avec une naine, il y avait déjà un an, pour demander refuge à Arthur, et il l’avait obtenu. De toute l’année, aucun d’eux n’avait dit un mot à personne.

« Ha ! ha ! » s’écria le nain en apercevant Peredur, « Dieu te bénisse, Peredur, beau fils d’Evrawc, chef des guerriers, fleur des chevaliers ! »

- « En vérité, » dit Kei, « il faut être bien mal avisé pour rester une année muet à la cour d’Arthur, ayant la liberté de choisir avec qui s’entretenir, et aller appeler et déclarer, en face d’Arthur et de sa cour, un homme de cette espèce chef des guerriers et fleur des chevaliers! » Et il lui donna un tel soufflet qu’il le jeta à terre évanoui. (2)

« Ha ha ! » s’écria aussitôt la naine, « Dieu te bénisse, Peredur, beau fils d’Evrawc, fleur des guerriers et lumière des chevaliers 1 »

- « En vérité, » dit Kei, « femme, c’est être bien mal avisée que de rester une année sans parler à la cour d’Arthur et d’appeler ainsi un pareil homme » Et Kei lui donna un tel coup de pied qu’elle tomba à terre évanouie.

« L’homme long, » lui dit Peredur, « indique-moi où est Arthur »

(1) Pen. 14 (L. Rh. 288) ajoute que les gens de la cour se mirent à se moquer de lui et qu’ils furent bien aises de trouver une excuse pour se taire au sujet du chevalier. Pen. 7 (L. Rh. p. 606) dit que Kei invita la cour à se moquer de lui, etc., si bien que l’autre affaire (jeu) fut oubliée. Pen. 4 (L. Rh. 122) prête le même sentiment aux gens de la cour.

(2) Pen. 4 (L. Rh. 123), Pen. 14 (L. Rh. 288), Pen. 7 (L. Rh. col. 607) font entrer la naine à ce moment.

- « Donne-nous la paix, » dit Kei; « va après le chevalier qui est allé d’ici au pré, enlève-lui la coupe, renverse-le, prends son cheval et ses armes, et après tu obtiendras de te faire sacrer chevalier »

- « Je vais le faire, l’homme long »

Et Peredur de tourner bride, et au pré. Il y trouva le chevalier en train de chevaucher, l’air tout fier de sa force et de la vaillance qu’il se croyait.

- « Dis-moi, » dit le chevalier, « as-tu vu quelqu’un de la cour d’Arthur venant après moi? »

- ` (1) Un homme long qui se trouvait là m’a commandé de te renverser, d’enlever la coupe et de prendre ton cheval et. tes armes pour moi »

- « Tais-toi, retourne à la cour et commande à Arthur, de ma part, de venir lui ou un autre se battre avec moi; s’il ne vient pas immédiatement, je ne l’attendrai pas.»

- « Par ma foi, » dit Peredur, « choisis: de gré ou de force, il me faut le cheval, les armes et la coupe » Le chevalier (2) le chargea avec fureur et lui donna du pied de sa lance un grand coup douloureux entre les épaules et le cou.

- « Ha! ha ! homme, » dit Peredur, « les gens de ma mère ne jouaient pas ainsi avec moi; je m’en vais jouer à mon tour avec toi ainsi » Il lui lança un javelot à pointe aiguë, qui l’atteignit à l’oeil, lui sortit par la nuque et le renversa mort à l’instant.

(1) Pen. 7 (L. Rh. 607): c Je n’ai vu personne 3.

(2) Dans le Perceval de Ritson ce chevalier est le Chevalier Rouge, le meurtrier du père de Perceval, qui, lui aussi, s’appelait Perceval.

« En vérité, dit Owein (1), fils d’Uryen, à Kei, « tu as été mal inspiré au sujet de ce fou que tu as envoyé après le chevalier. De deux choses l’une ou il est tué, ou il a été culbuté. Si le chevalier l’a renversé, il le comptera parmi les gentilshommes de la cour, et il en résultera honte éternelle pour Arthur et ses guerriers. S’il l’a tué, il en va de même pour le déshonneur, avec péché en plus sur nous-même (2). Par ma foi, je m’en vais là-bas pour savoir quelle aventure est la sienne » Et Owein alla au pré. Il aperçut Peredur trainant le chevalier le long du pré.

- « Que fais-tu là, ainsi ? » dit-il.

- « Jamais, » dit Peredur, « cette robe de fer ne le quittera, je crois quelle fait partie de lui-même (3) .»

(1) Dans Pen. 14, et 7, c’est Gwalchmai qui joue ce rôle. Dans Chrestien, c’est Yonès qui parait être un dérivé plus ou moins exact (peut-être breton-armoricain) d’Yvain; chez Wolfram, de même, Iwanet.

(2) Le texte du L. Rouge a: arnaw ynteu, sur lui-même; Pen. 4 (L. Rh. 125): arnat titheu, sur toi-même; Pen. 14: arnam ninheu oll: sur nous tous; ces deux versions sont toutes les deux acceptables. Le texte de Pon.7 (L.Rh., 608) semble gloser celui du Livre Rouge: ha ffechawt y dyn fol hwnnw yn angwanec, et le péché de ce fou en plus. Il est probable qu’arnam ou arnan ninheu est plus près de l’ancien texte; le scribe aura lu arnau ninheu au lieu de arnanninheu et corrigé en arnau inteu, parce que arnau ninheu ne donnait pas de sens raisonable.

(3) Cf. Chrestien (Potvin, II, p. 79): Perceval dit en parlant de l’armure

Qu’eles se tienent si au cors

Que çou dedens et çou defors

Est trestout. I. si com moi samble

Qu’eles se tienent si ensamble.

A rapprocher de la remarque de Perceval au chevalier qu’il a rencontré dans la forêt à propos de son haubert (p. 51): Fustes vous ensi nés ? v. notes critiques.

Owein enleva les armes et les habits:

- « Voici, mon âme, » dit-il, « cheval et armes meilleurs que les autres; prends-les joyeusement et viens avec moi auprès d’Arthur pour te faire sacrer chevalier. Tu le mérites vraiment »

- «Que je perde mon honneur, si j’y vais ! » dit Peredur, « seulement emporte la coupe de ma part pour Gwenhwyvar; dis à Arthur qu’en quelque endroit que je me trouve, je serai son homme, et que si je puis pour lui service et profit, je le ferai; ajoute que je n’irai pas à la cour avant de m’être rencontré avec l’homme long qui est là-bas, pour venger l’outrage fait au nain et à la naine » Owein retourna à la cour, et raconta l’aventure à Arthur, à Gwenhwyvar et aux gens de la cour, sans oublier la menace contre Kei. Peredur prit le large; comme il cheminait, il rencontra un chevalier qui lui dit:

- «D’où viens-tu ? »

- « De la cour d’Arthur »

- « Es-tu des hommes d’Arthur ? »

- « Oui, par ma foi »

- « Tu tombes bien pour te réclamer d’Arthur ! »

- « Pourquoi ? »

- « Voici: j’ai toujours été pillant aux dépens d’Arthur, et tous ceux de ses hommes que j’ai rencontrés, je les ai tués » Ils n’en dirent pas plus long: ils se battirent. En un rien de temps, Peredur l’eut jeté par-dessus la croupe de son cheval à terre. Le chevalier demanda grâce.

- « Tu l’auras, » dit Peredur, « en jurant que tu iras à la cour d’Arthur, que tu lui diras que c’est moi qui t’ai renversé pour son honneur et service, et que je n’irai pas à sa cour avant d’avoir trouvé à venger l’outrage fait au nain et à la naine. Le chevalier le jura et s’en allant droit à la courd’Arthur, il tint parole, sans oublier la menace contre Kei.

Peredur alla devant lui, et dans la même semaine, il rencontra seize chevaliers qu’il renversa honteusement. Ils allèrent tous à la cour d’Arthur, apportant les mêmes propos que le premier chevalier, et particulièrement la menace de Peredur contre Kei. Kei fut blâmé par Arthur, et en devint lui-même soucieux.

Peredur marchait toujours devant lui. Il arriva dans un grand bois désert; sur la lisière du bois, il’ y avait un étang, et, de l’autre côté de l’étang, un beau château fort. Sur les bords de l’étang, il vit un homme à cheveux blancs à l’air accompli, assis sur un coussin de paile, vêtu de paile, et des valets en train de pêcher (1). En apercevant Peredur l’homme aux cheveux blancs se leva pour se rendre au château; il était boiteux (2). Peredur se dirigea vers la cour; il trouva la porte ouverte et entra dans la salle.

(1) D’après les trois autres versions, ils pêchent sur l’étang dans un canot.

(2) Il y a ici confusion avec le roi Pêcheur. Voir la note 3 à la page 64. Tout ce récit, d’ailleurs, est plein d’incohérences. Chez Chrestien, c’est le second oncle de Perceval qui est boiteux et se livre è la pêche.

Le vieillard était assis sur un coussin, devant un grand feu. Les gens de la cour se levèrent pour aller à la rencontre de Peredur, et le désarmèrent. Le vieillard pria (1) le jeune homme de s’asseoir sur le bout du coussin. Il s’assit près de lui et ils causèrent. Lorsque le moment fut venu, on dressa les tables et on alla manger. Peredur s’assit à côté du maître de la cour. Quand on eut fini de manger, il demanda à Peredur s’il savait bien jouer de l’épée:

« Je crois bien, » dit Peredur, « que si on me l’enseignait, je le saurais »

- « Qui saurait bien jouer du bâton et de l’écu, saurait se battre à l’épée » Le vieillard avait deux fils, l’un blond, l’autre brun.

« Levez-vous, jeunes gens, dit-il, pour jouer du bâton et de l’écu » Ils allèrent jouer du bâton (2).

« Dis, mon âme, » dit le vieillard, « quel est, à ton avis, celui qui joue le mieux ? »

- « A mon avis, le blond pourrait tirer du sang à l’autre, s’il le voulait » -

« Va toi-même, mon âme, prends le bâton et l’écu de la main du brun, et tire du sang au blond si tu peux » Peredur se leva, alla jouer avec le blond, leva le bras sur lui et lui déchargea un tel coup, qu’un des sourcils lui tomba sur l’oeil et que le sang se mit à courir.

(1) D’après Pen. 4, col. 147, le vieillard frappe de la main sur le coussin en invitant Peredur â s’asseoir.

(2) Bâton, au moyen âge, a non seulement le sens actuel, mais encore celui d’arme en général; on voit désigner par ce nom jusqu’à des haches et des épées. Le jeu du bâton à deux bouts (ffon ddwybig) était un des vingt-quatre exercices nationaux des Gallois (Myv. arch., p. 871, col 2).

« Bien, mon âme, » dit le vieillard, «viens t’asseoir maintenant; le plus habile à se battre à l’épée dans cette île, ce sera toi. Je suis ton oncle, le frère de ta mère. Tu vas rester maintenant quelque temps (1) avec moi pour apprendre les coutumes et les usages du pays, les belles manières, ainsi que courtoisie, gentillesse et seigneurie. Il est temps de renoncer au langage de ta mère. Je serai ton maître, je t’ordonnerai chevalier dès maintenant. Voici ce que tu devras faire verras-tu quelque chose d’extraordinaire, ne t’en informe pas jusqu’à ce qu’on soit assez bien appris pour t’en instruire; ce n’est pas sur toi que la faute retombera, mais sur moi qui suis ton maître (2) » On leur présenta honneurs et services variés.

Quand il fut temps, ils allèrent se coucher. Aussitôt le jour, Peredur se leva, prit son cheval et, avec la permission de son oncle, sortit. Il arriva dans un grand bois désert, puis, au bout du bois, à un pré uni, et de l’autre côté du pré, il aperçut un grand château. Peredur se dirigea de ce côté, trouva la porte ouverte, et entra dans la salle. Dans un des côtés, était assis un homme aux cheveux blancs, majestueux, entouré de nombreux pages.

(1) Pen. 7. (L. Rh., 811): cette semaine-ci.

(2) Il semble que cette remarque assez singulière puisse s’expliquer ainsi: ton silence pourra passer pour de l’ignorance, mais c’est moi, ton maître, qui en serai responsable.

Ils se levèrent respectueusement devant Peredur, allèrent à sa rencontre et le placèrent à côté du maître de la cour. Ils causèrent. Lorsqu’il fut temps d’aller manger, Peredur fut assis à côté du gentilhomme. Après qu’ils eurent mangé et bu à souhait, le gentilhomme demanda à Peredur s’il savait jouer de l’épée.

« Si on me l’enseignait, dit-il, il me semble que je le saurais » Il y avait, fixé au sol de la salle, un grand crampon de fer (1) que la main d’un homme de guerre aurait pu à peine étreindre. « Prends cette épée-là » , dit le vieillard à Peredur, « et frappe l’anneau de fer » Peredur se leva et frappa l’anneau qui se brisa en deux morceaux ainsi que l’épée.

« Place les deux morceaux ensemble et réunis-les » Peredur les mit ensemble et ils se ressoudèrent comme devant. Une seconde fois, il frappa l’anneau au point de le briser en deux ainsi que l’épée. Les morceaux se rajustèrent comme auparavant. La troisième fois, il frappa un tel coup que les morceaux de l’anneau aussi bien que de l’épée. rapprochés, ne purent être rajustés.

« Bien, jeune homme, » dit le vieillard, « en voilà assez, viens t’asseoir et reçois ma bénédiction. Tu es le premier joueur d’épée de tout le royaume.

(1) Ces crampons, destinés à attacher les chevaux, étaient souvent fixés çà et là dans la salle, comme cela ressort de l’élégie de Llywarch Hen sur Uryen (Skene, 11, p. 473,131. Une des treize merveilles de Bretagne était le licol de Klydno Eiddin qui était engagé dans un crampon au pied de son lit; il n’avait qu’à désirer que n’importe quel cheval s’y engageât pour que son désir fût aussitôt exaucé (lady Guest, I, p. 377).

Tu n’as que les deux tiers de ta force, il te reste encore la troisième partie à acquérir. Quand tu l’auras entière, personne ne sera capable de lutter avec toi. Je suis ton oncle, le frère de ta mère; nous sommes frères, moi et l’homme chez qui tu as logé hier soir »

Il commençait à causer avec son oncle, lorsqu’il vit venir dans la salle et entrer dans la chambre, deux hommes portant une lance énorme (1): du col de la lance coulaient jusqu’à terre trois ruisseaux de sang (2). A cette vue, toute la compagnie se mit à se lamenter et à gémir. Malgré cela le vieillard ne rompit pas son entretien avec Peredur; il ne donna pas l’explication de ce fait à Peredur et Peredur ne la lui demanda pas non plus (3).

(1) Il semble que ce soit Ià un souvenir du Sent Greal; mais, d’après un autre passage du roman (v. plus bas, p. 119), la tête serait celle du cousin germain de Peredur, tué par les sorcières de Kaerloyw.

(2) Plus loin, c’est un ruisseau qui coule. Ce serait un jeune homme qui aurait porté la lance et le plat avec la tête (p. 119); dans un autre passage (p.101), il n’est question que de la lance, au bout de laquelle il y avait une goutte de sang qui se changea en torrent.

(3) Il résulte d’un épisode suivant (v. plus bas, p.101) que l’oncle de Peredur (le roi Pescheor de Chrestien), ne devait recouvrer la santé que si Peredur lui avait demandé le sens et la cause des phénomènes de la lance saignante et des prodiges qui l’accompagnaient. Peredur se retrouve après mainte aventure chez le roi boiteux (p.118-119). Un jeune homme blond paraît et lui révèle que c’est lui qui, sous les traits de la jeune fille noire, lui a fait des reproches au sujet de son silence, et est intervenu à Ysbidinongyl (p. 116) et ailleurs. C’est lui aussi, toujours sous les traits d’une femme, qui se serait présenté avec la tête sanglante sur un pat, et la lance sanglante. La tête est celle du cousin germain de Peredur, tué par les sorcières de Gloucester; ce sont elles aussi qui avaient estropié son oncle. Peredur, avec l’aide d’Arthur, tue les sorcières (p. 119-120). On ne voit pas qu’il ait guéri le roi boiteux. Il y a des contradictions dans tout ce récit. Chez Chrestien, la lance et le plat jouent un rôle beaucoup plus important. De plus, Perceval fait les questions requises, et le roi est guéri. Sur le thème général de Peredur, v. Introduction.

Il n’est pas sans intérêt de remarquer que Chrestien ne parle pas des cris de douleur de ceux qui portent la lance et les autres objets, ni des assistants, comme le dit justement miss Mary Williams (Essai, p. 55).

Après quelques instants de silence, entrèrent deux pucelles portant entre elles un grand plat sur lequel était une tête d’homme baignant dans le sang. La compagnie jeta alors de tels cris qu’il était fatigant de rester dans la même salle qu’eux. A la fin, ils se turent. Lorsque le moment de dormir fut arrivé, Peredur se rendit dans une belle chambre. Le lendemain, il partit avec le congé de son oncle.

Il alla à un bois, et au loin dans le bois, il entendit des cris perçants. Il vit une femme brune, accomplie, près d’un cheval tout harnaché, et à côté d’elle un cadavre. Elle essayait de le mettre en selle, mais il tombait à terre et, à chaque fois, elle jetait de grands cris.

« Dis, ma sœur, » demanda Peredur, « pourquoi te lamentes-tu ? »

- « Peredur l’excommunié, » s’écria-t-elle! « peu de secours, ma souffrance au contraire vient de toi »

- « Pourquoi serais-je excommunié ? »

- « Parce que tu es cause de la mort de ta mère. Quand tu t’éloignas malgré elle, un glaive de douleur s’enfonça dans son coeur et elle mourut. C’est pourquoi tu es excommunié. Le nain et la naine que tu as vus à la cour d’Arthur étaient ceux de ton père et de ta mère; moi, je suis ta sÅ“ur de lait et l’homme que tu vois était mon mari. C’est le chevalier de la clairière du bois qui l’a tué; n’approche pas de lui de peur d’être tué toi aussi (1) »

- « Ma sÅ“ur, tu as tort de me faire des reproches. Pour avoir été si longtemps avec vous, je ne le vaincrai pas sans peine; si j’étais resté plus longtemps, jamais je ne le. vaincrais. Cesse désormais de te lamenter, cela ne change en rien la situation. J’enterrerai le mort, puis j’irai à l’endroit où se tient le chevalier pour essayer de tirer vengeance de lui.»

Après avoir enterré le mort, ils se rendirent à la clairière où le chevalier chevauchait fièrement. Il demanda immédiatement à Peredur d’où il venait.

« Je viens de la cour d’Arthur » , répondit-il.

- « Es-tu homme à Arthur? »

- «Oui, par ma foi »

- « Tu tombes bien en parlant de tes liens avec Arthur » Ce fut tout, et ils se chargèrent. Peredur renversa le chevalier sur-le-champ. Celui-ci lui demanda grâce.

« Je te l’accorde, » dit Peredur, « à condition que tu prennes cette femme pour épouse et que tu la traites avec tout l’honneur et la considération que tu pourras, pour avoir tué son mari sans motif; tu iras à la cour d’Arthur, tu lui diras que c’est moi qui t’ai terrassé pour son honneur et service, et que je n’irai jamais à sa cour avant de m’être rencontré avec l’homme long pour venger sur lui l’outrage fait au nain et à la naine »

(1) Chez Chrestien, c’est elle aussi qui reproche à Perceval de n’avoir pas fait de question au sujet de la lance et du Greal. Dans notre roman, c’est la jeune fille noire (p. 104), mais sous ses traits se cachait un jeune homme, cousin de Peredur (p. 118-119).

Il prit des gages du chevalier à ce sujet. Celui-ci pourvut la femme de cheval et d’habits et se rendit à la cour d’Arthur, à qui il dit l’aventure et la menace contre Kei. Kei eut des reproches d’Arthur et de sa cour pour avoir forcé à errer loin de la cour d’Arthur un homme comme Peredur.

« Ce jeune homme, » dit Owein, fils d’Uryen, « ne viendra jamais à la cour, tant que Kei n’en sortira pas; or Kei ne quittera pas d’ici »

- « Par ma foi, » s’écria Arthur, « je vais me mettre en quête de lui, dans les déserts de l’île de Bretagne, jusqu’à ce que je le trouve; et alors, que chacun d’eux fasse à l’autre le pis qu’il pourra »

Peredur marchait devant lui: il arriva dans un bois désert, où il ne voyait aucune trace de pas d’hommes ni d’animaux, rien que des broussailles et des herbes. Vers l’extrémité du bois, il aperçut un grand château surmonté de tours nombreuses et fortes. Près de l’entrée, les herbes étaient plus longues que partout ailleurs. De la hampe de sa lance, il frappa à la porte; aussitôt un jeune homme aux cheveux roux, maigre, d’un créneau du rempart, lui dit:

- « Choisis, seigneur; je vais t’ouvrir moi-même la porte ou indiquer à notre chef que tu es à l’entrée »

- « Dis-lui que je suis ici; si l’on veut que j’entre, j’entrerai » Le jeune homme revint bientôt et ouvrit la porte à Peredur.

En entrant dans la salle il aperçut dix-huit valets maigres, rouges, de même taille, même aspect, mêmes vêtements, même âge que celui qui lui avait ouvert. Il n’eût qu’à se louer de leur politesse et de leur service. Ils le désarmèrent, puis ils s’assirent et ils commençaient à causer, lorsque vinrent cinq pucelles de la chambre dans la salle.

Pour celle d’entre elles qui était la plus élevée en dignité, Peredur était sûr qu’il n’avait pas vu de physionomie plus belle. Elle portait un vieux vêtement de paile, qui autrefois avait été bon, maintenant tout troué: à travers on voyait sa peau, qui était plus blanche que la fleur du cristal (?). Ses cheveux et ses sourcils étaient plus noirs que le jais, et elle avait aux joues deux petites fossettes plus rouges que ce qu’il y a de plus rouge. La pucelle souhaita la bienvenue à Peredur, lui jeta les bras autour du cou, et s’assit à ses côtés (1). Peu de temps après, arrivèrent deux nonnains, l’une portant un flacon plein de vin, l’autre six tourtes de pain blanc.

– « Dame, » dirent-elles,« en toute vérité, voilà tout ce qui restait de nourriture et de boisson dans notre couvent cette nuit » Ils se mirent à table.

(1) C’est la Banchefleur de Chrestien et la Kondwiramur de Wolfram d’Eschenbach.

Peredur s’aperçut que la pucelle voulait lui donner plus de nourriture et de boisson à lui qu’aux autres.

- « Ma sœur, » dit-il, « je vais partager les vivres et la boisson »

- « Non pas, mon âme,» dit-elle.

- « C’est moi, sur ma foi (1), répliqua-t-il, qui partagerai » . Et Peredur prit le pain, en donna à chacun une part égale, et versa de même, du flacon, une mesure égale à chacun. Quand le moment fut arrivé, une chambre fut préparée pour Peredur, et il alla se coucher.

- « Écoute, sœur, » dirent les valets à la pucelle la plus belle et la plus élevée en dignité des jeunes filles, « ce que nous avons à te conseiller »

« Qu’est-ce ? » répondit-elle.

- « C’est d’aller dans la chambre là-haut te proposer au jeune homme, à son choix, comme femme ou comme maîtresse »

- « Voilà une chose qui ne me convient pas; moi, qui n’ai jamais eu de rapport avec un homme, aller me proposer à lui, avant qu’il ne m’ait fait la cour ! Je ne le saurais pour rien au monde »

- « Nous en prenons Dieu à témoin, si tu n’obéis, nous laissons tes ennemis faire ici de toi ce qu’ils voudront » Effrayée, la pucelle, en versant des larmes, alla droit à la chambre. Au bruit de la porte qui s’ouvrait, Peredur s’éveilla. La jeune fille pleurait et gémissait.

- « Dis, ma sœur, pourquoi es-tu ainsi à pleurer ? »

(1) Peredur dans Pen. 4 (L. Rh. 134) fait un serment plus énergique et plus gallois: « honte sur ma barbe, si je ne le fais pas.

- « Je vais te le dire, seigneur. Mon père possédait en propre ces domaines, cette cour-ci et le comté qui en dépendait, le meilleur qui fût dans ses États. Le fils d’un autre comte me demanda à mon père en mariage. Je ne serais pas allée avec lui de mon gré et mon père ne m’aurait jamais donnée non plus contre ma volonté, ni à lui ni à aucun comte au monde. J’étais fille unique. A sa mort, les domaines passèrent entre mes mains, et je désirais encore moins le comte qu’auparavant. Il me fit la guerre et s’empara de mes biens à l’exception de cette seule maison. Grâce à la vaillance de ces hommes que tu vois, mes frères de lait, et à la force de la maison elle-même, elle ne pouvait être prise tant que dureraient la nourriture et la boisson. Mais elles ont été épuisées, et nous n’avions plus que ce que les nonnains que tu a vues pouvaient nous apporter de nourriture, grâce à la liberté qu’elles avaient de parcourir les domaines et le pays. Mais maintenant, elles n’ont plus rien elles-mêmes. Pas plus tard que demain, le comte viendra avec toutes ses forces attaquer cette place. S’il me prend, le moins qu’il puisse m’arriver, c’est d’être livrée par lui à ses écuyers. Je suis donc venue, seigneur, me proposer à toi pour faire de moi ce qu’il te plaira, en retour de ton aide: emmène-nous hors d’ici ou défends-nous dans cette place »

- « Va te reposer, ma sÅ“ur; je ne te quitterai pas, quoique je ne veuille rien faire de ce que tu m’offres avant d’avoir su par expérience jusqu’à quel point je puis vous secourir » La jeune fille alla se coucher (1).

Le lendemain matin, elle se leva, se rendit auprès de Peredur et le salua.

- « Dieu te donne bien, mon âme, » dit-il « quelles nouvelles apportes-tu? »

- « Il ne saurait y en avoir de mauvaises, tant que tu seras bien, seigneur; seulement le comte et toutes ses forces sont descendus à l’entrée du château: on n’a jamais vu nulle part plus de pavillons ni de chevaliers provoquant les autres au combat »

- « Eh bien, » dit Peredur, « que l’on prépare mon cheval » Son cheval fut harnaché. Peredur se leva et alla au pré. Il y avait là un chevalier chevauchant fièrement et l’étendard de combat dressé. Ils se battirent, et Peredur jeta le chevalier à terre par-dessus la croupe de son cheval. A la fin du jour, un chevalier de haut rang vint se battre avec lui et fut renversé.

« Qui es-tu ? » dit Peredur.

- « En vérité, » répondit-il, ` je suis le penteulu (2) du comte »

- « Quelle partie des possessions de la comtesse détiens-tu ? »

(1) Chez Chrestien, elle passe la nuit sur le lit de Perceval (Potvin, II, p. 116).

S’il l’a sur le covertoir mise

Tot souavet et tot a aise.

Et cele suefre qu’il le baise

Ne ne quic pas qu’il li anuit.

Ensi giurent tote la nuit,

Li uns vers l’autre, boce a boce,

Jusqu’al demain que for aproce.

(2) La valeur du penteulu (v. tome I, p. 348) était le tiers de celle du roi. Il a un tiers aussi dans les amendes dues pour fautes commises à la cour. Le partage se fait par tiers avec le roi, en ce qui concerne le butin, entre lui, la reine et le chef fauconnier (Ancient laws, I, p. 13, 14).I1 est possible, d’après un passage suivant de notre récit, que le chef fauconnier ait supplanté le dystein ou intendant.

- « En vérité, le tiers »

- « Eh bien ! rends-lui ce tiers complètement et tout ce que tu as pu en retirer de profit; en outre, qu’il y ait de la nourriture et de la boisson pour cent hommes, ainsi que des chevaux et des armes pour eux, cette nuit, dans sa cour; tu seras son prisonnier, avec cette condition que tu auras la vie sauve » Le tout fut fourni sans délai. La pucelle fut joyeuse cette nuit-là, après avoir reçu tout cela.

Le lendemain, Peredur alla au pré et renversa un grand nombre de guerriers. A la fin du jour, un chevalier, fier et de haut rang, vint contre lui. Peredur le renversa et lui accorda merci.

« Qui es-tu? » lui dit-il. - « Le distein (intendant) de la cour (1) »

- « Quelle part des domaines de la jeune fille est en ta possession? »

- « Le tiers »

- « Eh bien ! » dit Peredur, « outre les domaines de la jeune fille, tu donneras tout ce que tu en as tiré de biens, de la nourriture et de la boisson pour deux cents hommes, des chevaux et des armes pour eux, et tu seras son prisonnier » Tout cela fut fourni sans retard.

(1) Le dystein est le troisième des officiers de la cour du roi. Il a le soin des vivres et de la boisson; il s’occupe des logements. Il a droit au tiers des amendes infligées aux officiers de la cour. D’après ce récit, il aurait droit aussi à un tiers des dépouilles (Ancient laws, I, p. 29, 20). Ce mot de distein ou dystein se retrouve en Armorique dans le nom de Wr-distin ou Wr-disten ( Redon). Ces traits purement gallois ne se retrouvent pas chez Chrestien.

Ce troisième jour, Peredur alla au pré et renversa encore plus de chevaliers que les autres jours. A la fin de la journée, un comte vint se battre avec lui; il fut renversé et demanda grâce.

« Qui es-tu? » dit Peredur.

- « Je suis le comte, » répondit-iI; « je ne le cache pas »

- « Eh bien ! outre son comté en entier, tu donneras à la jeune fille le tien, plus de la nourriture et de la boisson pour trois cents hommes, des chevaux et des armes pour eux tous, et tu seras en son pouvoir » Tout cela fut fait sans faute. Peredur resta là trois semaines, forçant au tribut et à la soumission, et mettant les États de la jeune fille dans la situation qu’elle désirait.

« Avec ta permission, » dit alors Peredur, « je partirai »

- « C’est bien ce que tu désires, mon frère? »

- « Oui, par ma foi: n’eût été mon affection pour toi, je ne serais pas resté si longtemps »

- « Mon âme, qui es-tu ? »

« Peredur, fils d’Evrawc du Nord. S’il te survient affliction ou danger, fais-le-moi savoir et je te protégerai, si je puis » Peredur s’éloigna et, loin de là, rencontra une femme montée sur un cheval très maigre et couvert de sueur (1).

Elle salua le jeune homme. « D’où viens-tu, ma sÅ“ur? » dit Peredur.

(1) Chez Chrestien, le chevalier du Pavillon, après le départ de Perceval (v. plus haut p. 54), avait forcé la jeune femme à monter à cheval et à partir avec lui à la recherche du héros. Le chevalier est l’Orgueilleux de la Lande.

Elle lui donna la raison de son voyage. C’était la femme du maître de la clairière.

« Eh bien! » dit-il, « je suis le chevalier à cause duquel tu as éprouvé cette souffrance. Il s’en repentira, celui qui en est l’auteur » A ce moment survint un chevalier qui demanda à Peredur s’il avait vu quelqu’un ressemblant à un chevalier qu’il cherchait.

« Assez de paroles, » dit Peredur; « je suis l’homme que tu cherches. Par ma foi, tu as bien tort dans tes reproches à la jeune fille; elle est bien innocente en ce qui me concerne » Ils se battirent cependant, et le combat ne fut pas long: Peredur le renversa, et il demanda grâce.

« Je te l’accorde, à condition de retourner par le même chemin que tu es venu, de proclamer que tu tiens la jeune femme pour innocente, et que tu as été renversé par moi en réparation de l’outrage que tu lui as fait (1) » Le chevalier en donna sa foi, et Peredur s’en alla devant lui.

Apercevant un château à côté de lui sur une éminence, il s’y dirigea et frappa à la porte avec sa lance. Aussitôt la porte fut ouverte par un homme brun, à l’air accompli, ayant la stature d’un guerrier et paraissant l’âge d’un adolescent. En entrant dans la salle, Peredur vit une grande femme, majestueuse-assise, et autour d’elle un grand nombre de suivantes.

(1) L’expression galloise a ici une importance particulière wynebwerth. Voir tome I, p. 127, note 2.

[Wyneb-werth, mot à mot prix du visage. Visage et honneur sont synonymes chez les Celtes (voy. Kulhwch et Olwen). La compensation s'appelait, en Irlande, log enech, « prix du visage; » l'enech ruice ou outrage était proprement la rougeur du visage causée par un acte attentatoire à l'honneur de la famille; enechgris, qui a un sens analogue, indique que le visage devient pâle ou blanc par suite d'une injure. La forme bretonne armoricaine de wynep-werth est, au IXème siècle, enep-uuert [h] (Cart. de Redon); mais ce mot avait chez nous un sens moins général : c’était le don offert par le mari à sa femme après la consommation du mariage, la compensation pour la virginité. Le mot actuel enebarz, « douaire » , est le représentant moderne denep-werth. Comme l’a fait remarquer lady Guest, le Mabinogi est ici à peu près d’accord avec les lois; la compensation pour un outrage fait au roi d’Aberfraw ou du Nord-Galles consistait en : cent vaches par cantrev, avec un taureau blanc aux oreilles rouges par cent vaches.; une verge d’or aussi longue que lui et aussi épaisse que son petit doigt; un plat d’or aussi long que son visage et aussi épais que l’ongle d’un laboureur qui laboure depuis, sept ans (Ancient Laws, I, p. 7). On a ici wyneb-warth; il semble qu’il y ait là une tentative d’étymologie populaire : gwarth, en effet, en gallois, signifie honte, déshonneur.]

La dame lui fit bon accueil. Lorsqu’il fut temps, ils se mirent à table. Le repas fini, elle lui dit

« Tu ferais bien, seigneur, d’aller coucher ailleurs »

- « Pourquoi ne coucherais-je pas ici ? » dit-il.

- « Il y a ici, mon âme, neuf des sorcières de Kaerloyw (Gloucester), avec leur père et leur mère, et si nous essayons de leur échapper vers le jour, elles nous tueront aussitôt. Elles se sont déjà emparées du pays et l’ont dévasté, à l’exception de cette seule maison »

- « Eh bien ! » dit Peredur, « c’est ici que je veux être cette nuit. S’il survient un danger, je vous secourrai du mieux que je pourrai; tort, en tout cas, je ne vous en ferai pas » Ils allèrent se coucher. Vers le jour, Peredur entendit des cris effrayants. Il se leva en hâte, n’ayant que sa chemise, ses chausses et son épée au cou, et il sortit. Il vit une des sorcières atteindre un veilleur qui se mit à jeter les hauts cris. Peredur chargea la sorcière et lui donna un tel coup d’épée sur la tête qu’il fendit en deux le heaume avec sa cervelière comme un simple plat.

« Ta grâce, Peredur, dit-elle, « et celle de Dieu »

- « D’où sais-tu, sorcière, que je suis Peredur? »

- «C’est le destin, nous l’avons vu dans l’avenir, que nous aurons à souffrir de toi (1). Je te donnerai un cheval et une armure. Tu resteras avec moi pour apprendre la chevalerie et le maniement des armes »

- « Voici, » dit Peredur, « à quelle condition tu auras grâce: tu vas donner ta foi que tu ne feras jamais de mal sur les terres de la comtesse » Peredur prit caution à ce sujet, et, avec la permission de la comtesse, il alla, en compagnie de la sorcière, à la cour des sorcières. Il y resta trois semaines de suite. Puis il choisit un cheval et des armes, et alla devant lui.

(l) V. page 119 (à la fin du conte). Pen. 4 et 7 ne parlent que de la sorcière à laquelle Peredur a affaire à ce moment. La suite montre que la version du L. Rouge est préférable.

Vers le soir, il arriva dans une vallée, et, au bout de la vallée, devant la cellule d’un serviteur de Dieu. L’ermite l’accueillit bien, et il y passa la nuit (1). Le lendemain matin, il se leva et sortit. Il était tombé de la neige pendant la nuit, et un faucon avait tué un canard devant la cellule. Le bruit du cheval fit fuir le faucon, et un corbeau s’abattit sur la chair de l’oiseau. Peredur s’arrêta, et, en voyant la noirceur du corbeau, la blancheur de la neige, la rougeur du sang, il songea à la chevelure de la femme qu’il aimait le plus, aussi noire que le corbeau ou le jais (2), à sa peau aussi blanche que la neige, aux pommettes de ses joues, aussi rouges que le sang sur la neige (3).

Or, à ce moment, Arthur et sa cour étaient en quête de Peredur.

(1) La visite chez l’ermite ne se trouve pas chez Chrestien; elle existe chez Wolfram (miss Williams, Essai, p. 57, 93).

(2) Le L. Rouge et Pen. 4 sont ici corrigés par Pen. 7 (L. Rh. 622): duach nor vran neu vuchud (plus noire que le corbeau ou le jais). Le jais a vraisemblablement été ajouté au texte primitif.

(3) La même comparaison se retrouve dans une légende irlandaise dont le manuscrit le plus ancien paraît antérieur à 1164. (H. Zimmer l’a analysée et rapprochée du passage gallois dans ses Keltische Studien, II, p. 201 et suiv.) Davydd ab Gwilym refait la comparaison tout au long au profit de Dyddgu, sa maitresse, en rappelant Peredur ab Evrawc et sa méditation; il a eu évidemment le roman de Peredur sous les yeux (p. 18, v. 23 et suiv.). Pour l’irlandais, cf. Togail Bruidne Dá Derga (§ 1 et 2., éd. Whitley Stokes, 1902); cf. Chrestien (Potvin, II, p. 187)

La fresce color li resamble

Qui ert en la face s’amie;

Si pensa tant que il s’oblie;

C’autresi estoit en son vis

Li vermaus sor le blanc assis

Com ces III goutes de sanc furent

Qui sur la blance nois parurent.

« Savez-vous, » dit Arthur, « quel est le chevalier à la longue lance (1) arrêté là-bas, dans le vallon ? »

- « Seigneur, » dit quelqu’un, « je vais savoir qui c’est » Le page se rendit auprès de Peredur et lui demanda ce qu’il faisait ainsi et qui il était. Peredur était si absorbé dans la pensée de la femme qu’il aimait le plus, qu’il ne lui donna pas de réponse. Le page le chargea avec sa lance; Peredur se retourna contre lui et le jeta par-dessus la croupe de son cheval à terre. Vingt-quatre pages vinrent successivement le trouver. Il ne répondit pas plus à l’un qu’à l’autre et joua avec chacun d’eux le même jeu: d’un seul coup il les jetait à terre. Kei vint en personne et lui adressa des paroles acerbes et désagréables. Peredur lui mit sa lance sous le menton et le culbuta à une portée de trait de lui, si bien qu’il se brisa le bras et l’omoplate; puis il fit passer son cheval vingt et une fois par-dessus son corps.

(1) Paladyr Hir, à la longue lance, est le surnom habituel de Peredur.

Pendant que Kei restait évanoui de douleur, son cheval s’en retourna d’une allure désordonnée et fougueuse (1). Les gens de la cour le voyant revenir sans son cavalier, se rendirent en hâte sur le lieu de la rencontre. En arrivant, ils crurent que Kei était tué; mais ils reconnurent qu’avec les soins d’un bon médecin, il vivrait. Peredur ne sortit pas plus qu’avant de sa méditation (2) en voyant l’attroupement fait autour de Kei. On transporta Kei dans le pavillon d’Arthur, qui lui fit venir des médecins habiles. Arthur fut peiné de l’accident arrivé à Kei, car il l’aimait beaucoup.

Gwalchmei fit remarquer alors que personne ne devait troubler d’une façon inconvenante un chevalier ordonné, dans ses méditations, car il se pouvait qu’il eût fait quelque perte ou qu’il songeât à la femme qu’il aimait le plus.

« C’est probablement, » ajouta-t-il, « cette inconvenance qu’a commise celui qui s’est rencontré le dernier avec le chevalier. Si tu le trouves. bon, seigneur, j’irai voir s’il est sorti de sa méditation: auquel cas, je lui demanderai amicalement de venir te voir » Kei s’en irrita et se répandit en paroles courroucées et envieuses

(1) Chez Chrestien (Potvin, II, p. 188-190), Kei est précédé par Sagremor.

(2) Cf. Chrestien (ibid. p. 1911

Et Percevaus sor les .III. gotes

Se rapoia desor sa lance

- Gwalchmei, je ne doute pas que tu ne l’amènes en tenant ses rênes. Bien minces seront ta gloire et ton honneur pour vaincre un chevalier fatigué et épuisé par le combat. C’est ainsi, d’ailleurs, que tu as triomphé de beaucoup. Tant que tu conserveras ta langue et tes belles paroles, une robe de fine toile sera pour toi une armure suffisante (1); tu n’auras besoin de rompre ni lance ni épée pour te battre avec le chevalier que tu vas trouver dans un pareil état »

- « Kei, » répondit Gwalchmei, « tu pourrais, s’il te plaisait, tenir un langage plus aimable. Ce n’est pas sur moi que tu devrais venger ta fureur et ton ressentiment. Il me semble, en effet, que j’amènerai le chevalier sans qu’il m’en coûte bras ni épaule »

- « Tu as parlé en sage et en homme sensé, » dit Arthur à Gwalchmei. «Va, prends des armes convenables et choisis ton cheval »

Gwalchmei s’arma et se dirigea, comme en se jouant, au pas de son cheval, du côté de Peredur. Celui-ci était appuyé sur la hampe de sa lance, toujours plongé dans la même méditation (2). Gwalchmei s’approcha de lui sans aucun air d’animosité et lui dit : « Si je savais que cela dût t’être aussi agréable qu’à moi, je m’entretiendrais volontiers avec toi. Je viens vers toi, en effet, de la part d’Arthur, pour te prier de venir le voir. Deux de ses hommes sont déjà venus vers toi à ce sujet »

(1) Cf. Chrestien (ibid. p. 193)

Ciertes, en .i. bliaut de soie

Poriés ceste besongne faire.

(2) Chrestien ici évidemment modifie la source commune (p. 195):

El nonporquant li solaus ot

II. des goutes del sant remises

Qui sor la nois furent assises

Et l’autre aloil jà remetant

Pour çou ne pensoit mie tant

Li chevalier com il ot fait.

- « C’est vrai, » dit Peredur, « mais ils se sont présentés d’une façon désagréable. Ils se sont battus avec moi, à mon grand regret, car il me déplaisait d’être distrait de ma méditation : je méditais sur la femme que j’aime le plus. Voici comment son souvenir m’est venu. En considérant la neige, le corbeau et les taches de sang du canard tué par le faucon sur la neige, je me mis à penser que sa peau ressemblait à la neige, la noirceur de ses cheveux et de ses sourcils au plumage du corbeau, et les deux pommettes de ses joues aux deux gouttes de sang (1) »

- « Cette méditation n’est pas sans noblesse, » dit Gwalchmei (2), « et il n’est pas étonnant qu’il t’ait déplu d’en être distrait »

(1) Cf. Chrestien (p. 19).

Que devant moi, en icest leu,

Avoit .III. gotes de fresc sanc,

Qui enluminoient le blanc;

En l’esgarder m’estoit avis

Que la fresce color del