Laukaz
7/06/2008
Mots étymologiquement apparentés: Allemand, Lauch (poireau – ail dans certains mots composés, p. ex. Bärlauch = ail des ours); Anglais, leek (poireau).
Son nom viking (Lögr), signifie eau et est donc relié au Français, lac (le mot lac vient du Latin, et n’est pas directement lié à lagu), et donc à l’Anglais lake (emprunté au Français).
Laukaz se rattache au mot germanique poireau (Lauch). En fait, toutes les racines à goût brûlant, ail, oignon et peut-être radis sont rattachés à cette rune. Par exemple, on suppose que le mot pour désigner l’ail, en Vieux Norrois, est Ãtrlauk (‘l’excellent poireau’). Comme le furoncle de Kaunan, le poireau de Laukaz paraît un peu incongru au milieu de tous ces concepts sacrés portés par les runes. Il ne fait pas oublier cependant, comme je l’ai montré dans le chapitre 2, que les germains primitifs accordaient une grande valeur symbolique à ces légumes. Tout comme cet arbre splendide qu’est l’if est devenu une barrière à cimetières (rappelez-vous de la rune Ihwaz !), ces légumes débordants de force que sont le poireau, l’oignon et l’ail, ne sont plus que des nourritures qui donnent mauvaise haleine. On trouve un témoignage frappant du respect pour ces légumes dans quelques anecdotes de l’Edda et dans certaines façons de parler en Vieux Norrois. Par exemple, le mot ættarlaukr (‘le poireau de la famille’) désigne le meilleur homme de la famille, blóðlaukr (‘le poireau du sang’) est une épée, réttr sem laukr (droit comme un poireau) signifie ‘droit comme un i’. La Völuspá, dans ses strophes 3 et 4, précise qu’avant la création de notre monde, il n’y avait pas d’herbe (gras) mais que, dès que Midhgardh fût créé, alors le soleil brilla et « þá var grund groin grÅ“num lauki » (le sol fit croître le poireau vert). Il est tout de même frappant que les premières manifestations de la vie sur terre soient la présence du soleil et la croissance du poireau ! La rune Sowelo est dédiée à ‘la’ soleil, il n’est pas si étonnant que cela que la rune Laukaz puisse être dédiée au poireau, même si, dans la tradition viking, l’eau jaillissante a supplanté le poireau, comme nous le verrons plus tard. Il existe deux autres poèmes qui font des allusions très claires à l’importance de ces légumes.
Dans le Premier Chant de Gudhrún (Guðrúnarkviða in fyrsta), elle compare Sigurdhr à ses compagnons :
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Svá var minn Sigurðr
hjá sonum Gjúka
sem væri geirlaukr
ór grasi vaxinn.
Ainsi était mon Sigurdhr
comparé aux fils de Gjúki
il était comme le poireau-lance (l’ail ?)
poussé hors de l’herbe.
J’ai mis en fonte grasse le laukr de geirr-laukr (‘lance-poireau’) et le mot grasi pour bien souligner qu’ici, comme dans la Völuspá, l’herbe, gras, et la tige de poireau, le ‘laukr en forme de geirr’, sont cités côte à côte. Ainsi, laukr est l’herbe primordiale dans la Völuspá et il domine l’herbe ordinaire dans la Guðrúnarkviða.
Enfin, et surtout, dans le Premier Chant de Helgi, meurtrier de HundÃgr (Helgakviða hundÃngsbana in fyrri), on décrit la naissance de ce héros comme étant une bonne fortune exceptionnelle pour le royaume. Le jeune prince, Helgi, à peine né, est présenté aux armées et
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Drótt þótti sá
döglingr vera,
qváðo með gumnon
(góð) ár komin;
sjálfr gékk vÃsi
ór vÃgþrimu
ungum fœra
Ãtrlauk grami.
La garde royale sema l’idée
(qu’il peut) être un roi,
[döglingr = ‘fils du roi Dag’]
dit avec les hommes
qu’une (bonne) année venait ;
le maître [de l’armée] lui-même alla
hors de la tempête de la guerre [la bataille]
au jeune terrible [‘terrible’ ici = roi] porter
un excellent poireau.
C’est tout juste si cet « excellent poireau » ne nous paraît pas ridicule. Par exemple, Boyer qui ne mâche guère ses mots habituellement, n’ose pas en donner le sens propre ailleurs que dans une note et il traduit Ãtrlauk par « une plante précieuse » tant, je le suppose, il a peur de choquer ses lecteurs. Cependant, et pour une fois, le texte ne peut avoir qu’un seul sens, il nous dit que l’armée pense qu’arrive un enfant porteur d’espoir et que le chef de l’armée doit quitter son poste en pleine bataille tant il est urgent d’honorer cet enfant d’un Ãtrlauk. Que cet Ãtrlauk soit un poireau, une gousse d’ail, un bel oignon, il ne peut être que l’un de ces légumes au jus désinfectant, à fière allure, gonflé de force. En l’honneur de Laukaz, nous continuerons à l’appeler un poireau dans la suite. Ainsi, dans ce poème, ce qui est une désertion honteuse est compensé par la sainteté d’une opération visiblement religieuse (magique, comme ils disent) liée à des croyances que nous pouvons seulement soupçonner, mais incontestablement évoquées dans ce texte.
Que ce soit un organe sexuel féminin ou masculin ou un muscle gonflés de sang, ou même une baudruche en train d’être gonflée, le jaillissement de la cascade, un arbre plein de sève, la tige d’une plante dressée au-dessus des autres et encore, moralement, un enfant plein de fierté de ce qu’il vient de réussir, tous ces phénomènes manifestent d’une force interne dont on n’aperçoit que la manifestation externe mais que l’on devine, qu’on admire au moins confusément. Hildegarde de Bingen, en référence à la sève des arbres, a inventé un mot pour désigner ce phénomène de force interne, elle parle de viridité. J’espère que les féministes voudront bien pardonner à cette exceptionnelle maîtresse-femme du 11-12ème siècle son allusion à quelque chose de masculin (vir signifie ‘homme’ en Latin) et ne trouveront pas scandaleux que je dise que Laukaz est la rune de la viridité (et non pas celle de la virilité, comme les allusions graveleuses au poireau peuvent le faire croire).
La coutume religieuse par laquelle la primauté du prince Helgi est consacrée a due être abandonnée du temps des Vikings car aucun des poèmes runiques ne donne ce sens à cette rune, au profit du sens : ‘eau’. Nous verrons cependant que la puissance cachée de l’eau, sa viridité, est évoquée plusieurs fois dans ces poèmes.
Poème runique norvégien :
En Vieux Norrois, ce poème est :
er, er fællr ór fjalle
foss ; en gull ero nosser.
En voici une analyse montrant bien toutes les petites variations d’orthographe par rapport au Vieux Norrois plus classique. Vous notez la forme « er, er » où nous interprétons le premier er par ‘(il) est’ et le second par le pronom relatif ‘qui’. Le mot fællr (lire fellr) signifie ‘(il) tombe’. Ór signifie ‘hors de’. Fjalle (lire un datif, fjalli) est une falaise. Foss (forme normale fors) signifie, au neutre ‘fureur’, et au masculin, ‘cours d’eau, cascade’. Gull signifie ‘or’. Ero (lire eru) signifie ‘(ils) sont’. Nosser (lire hnossir) signifie ‘les objets coûteux’. Tout ceci permet de comprendre notre traduction qui a le même sens que celle de Wimmer :
est ce qui tombe hors des falaises,
cascade [force furieuse de l’eau]; mais encore, les objets coûteux sont faits en or.
La force furieuse de la cascade est plus qu’évoquée du fait des trois sens possibles du mot fors, une sorte de combinaisons de sens convergents vers la description d’une force irrésistible de la nature. Ici encore, le citadin paisible ou le lettré peuvent difficilement comprendre ce qu’évoque réellement ce vers. Il ne suffit même pas d’avoir admiré une cascade de loin pour comprendre. Il faut avoir (au moins) vécu deux expériences. La première, pour une petite cascade, est d’en avoir reçu la force sur le dos comme pour prendre une douche et d’avoir presque été étouffé par la puissance inattendue de ces même pas dix centimètres d’eau glacée qui vous entourent. La seconde, pour une grande cascade, est d’avoir grimpé le long de son cours et d’avoir été englobé par la brume violente qui explose chaque fois que la cascade heurte un rocher. L’esprit est comme dissout au sein de ce brouillard actif et violent, un mélange intime de l’eau et de l’air au sein duquel notre propre matière donne l’impression d’exploser en miettes. Un effet très proche est obtenu lorsque de puissantes vagues viennent s’écraser sur les rochers en bord d’océan. J’ai suivi suffisamment de cérémonies druidiques ou wiccanes pour savoir qu’ils invoquent l’air et l’eau comme deux entités séparées. Près des cascades, près des vagues qui explosent (et donc dans les rochers) cette distinction est sans aucun sens, et notre corps nous explique de lui-même ce que notre esprit est incapable de comprendre, que l’eau et l’air peuvent devenir un.
C’est donc bien la viridité de l’eau qui est évoquée par une cascade. Ensuite, quand son cours s’est fait un peu plus paisible, et comme dans la légende de l’or du Rhin, elle dissimule les richesses, elle sert de refuge à l’or qu’on croit apercevoir dans certains de ses reflets. Ce rôle de l’eau est bien souligné par une multitude des kennings pour l’or et faisant allusion à l’eau: par exemple, RÃnar rauðmálmr (le métal rouge du Rhin), Ægis eldr (le feu du Dieu de la mer Ægir), brims brandr (l’incendie de la vague).
Ainsi, les eaux bouillonnantes sont pleines d’une viridité affichée et le second vers du poème runique norvégien nous rappelle que les eaux calmes elles-aussi sont pleines de force. Elles ont leur propre viridité, mais elle est alors très cachée sauf quand elle se révèle dans un éclat de lumière.
Poème runique islandais :
est une eau bouillante [ou grouillante]
Et une grande bouilloire [ou. une cuvette],
Et le terrain des glömmungr [une sorte de poisson].
lacus (lac) lofdhungr (la faim de Lofði = la ‘soif’ de devenir un héros)
Avec d’autres mots, le poème islandais fait aussi allusion aux deux sortes d’eau, les eaux agitées et les eaux calmes. On peut d’ailleurs comprendre que les norvégiens aient plutôt parlé de cascades et les islandais de sources bouillonnantes et bouillantes comme le sont les geysers et autres sources volcaniques : deux climats, une seule tradition.
Þrideilur Rúna
La version norroise du poème ne donne pas le nom de la rune, elle commence directement par :
Vellandi vimur (bouillante Vimur [Vimur = nom d’une rivière]) vidur ketill (large bouilloire [ou chaudron]) grúnnunga grúnd. (le terrain des poissons vivant en eau peu profonde).
Version latine :
Logúr liqvor, flúctúans (Lögr liquidité s’agitant) fretúm laxús (bras de mer spacieux) lebes (une cuvette [ou chaudron]) solearúm solúm (des soles le sol).
Les deux versions font les mêmes allusions. On remarquera le jeu de mot, facile à rendre en Français, solearúm solúm pour rendre le Norrois grúnnunga grúnd [Note 1].
‘Mon’ hymne à Thórr ou ‘mon’ temple de Thórr
Juste après le poème runique proprement dit, le Þrideilur Rúna, dont je vous rappelle qu’il se trouve dans un manuscrit écrit entre 1660 et 1680, fournit également une liste des kennings associés à la rune Lögr, en Vieux Norrois (VN) et en Latin (L), comme je l’ai déjà signalé pour la rune Thurisaz. Je ne vous donnerai que la version que j’ai pu déchiffrer avec certitude sur le manuscrit. Bien évidemment, la plupart des kennings donnés par ce texte font allusion à l’eau en général. Par exemple, « Logúr er Eÿa linde, infularum lingulum » (Lögr est le bandeau de l’île [en VN, puis en L], c’est-à -dire ‘lögr est la mer’). Mais plusieurs kennings sont moins évidents. D’abord, lögr est aussi le contenu des coupes ou même l’océan des cornes (à boire – [L : Cornuum oceanus]), il est aussi « le sang de la terre » [VN : Blöd Jardar], « le sang vif des vallées » [VN : dreÿre dala], la « mamelle des terres » [L : Ruma terrarum]. Ces derniers kennings sont une allusion très nette au fait que les eaux, en général, sont issues du sang du géant primitif, Ymir. L’usage du mot dreyri, un mot qui désigne spécifiquement le sang qui s’écoule d’une plaie, évoque, ainsi que l’expression « le sang de la terre », la force interne véhiculée par le sang. L’usage du mot latin ruma évoque cette viridité typiquement féminine des seins de la femme qui allaite. Un dernier kenning est un peu énigmatique : « Bröder elldz og vindar » [VN : frère du feu et du vent »]. L’eau ordinaire n’est certainement pas sÅ“ur du feu ordinaire mais, encore une fois, les brumes issues des cascades ou des vagues, les hautes flammes qui s’envolent, le vent qui anime les masses d’air peuvent être considérés comme parents par le mouvement, la force interne qu’elles représentent. L’orage, qui unit le feu de l’éclair, l’eau de la pluie et des masses d’air agitées, illustre très bien la parenté entre ces trois éléments.
Le poème anglais insiste surtout sur l’aspect terrifiant de l’eau.
Poème runique vieil anglais :
Lagu (eau) semble interminable aux hommes,
S’ils sont obligés de s’aventurer sur un vaisseau secoué,
Et la houle marine les terrifie excessivement,
Et l’étalon de mer ne répond plus à la bride.
Bien entendu, la puissance des flots est encore évoquée mais sous son aspect de danger pour les humains alors que l’esprit nordique se contente d’admirer cette puissance, sans la juger. Cela me semble très caractéristique de la version anglo-saxonne des poèmes runiques qui tend à placer l’humain au centre de ses préoccupations. Comme je l’ai déjà dit plusieurs fois, je prétends donner une version des poèmes qui s’adresse non pas à des citadins chrétiens, comme celle donnée par les universitaires, mais à des paysans ou des marins païens. Vous constatez maintenant en quoi l’état d’esprit universitaire que je combats c’est déjà manifesté, à mon avis, dans la civilisation anglo-saxonne.
Quinzième strophe du Ljóðatal :
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Þat kann ek it fimmtánda
er gól Þjóðrerir
dvergr fyr Dellings durum:
afl gól hann ásum,
en alfum frama,
hyggju Hroftatý.
J’en sais un quinzième
que hurla le nain Thjódhreyrir
devant les portes de Dellingr [le père du soleil]
la force il hurla au Ases,
aux Alfes la gloire,
la pensée à Hróptatýr.
Pour pratiquer le galdr, Thjódhreyrir doit être plein de sa force. La magie s’empare du magicien et il se laisse ‘gonfler’ par elle, puis elle s’échappe de son corps par le hurlement du galdr. La magie, elle aussi exige donc une forme particulière de viridité. Les pseudo-magiciens ou apprentis magiciens que j’ai pu rencontrer tendent à confondre viridité et suffisance. Les deux procurent des sensations semblables, mais le premier précepte de la magie est une profonde humilité et, partant de là , il est exceptionnel que la viridité magique accepte de vous emplir. Thjódhreyrir un nain, ‘donc’ un être divin de taille immense vivant sous la terre (du moins dans notre mythologie), semble avoir été un maître de ce pouvoir difficile.
On dit souvent que Hroptatýr signifie ‘le Týr crieur’ ou le Dieu crieur. En effet le verbe hrópa signifie ‘crier’ en islandais moderne mais a plutôt le premier sens de ‘diffamer, calomnier’ en Vieux Norrois. D’ailleurs, même en Islandais moderne, le substantif hróp est une diffamation, un bruit qui court, c’est à dire que la connotation négative a été conservée dans le substantif. Bien entendu, dire que Ódhinn est le dieu diffamateur ne concorde avec rien de ce que nous savons de lui, et c’est pourquoi cette possibilité a été écartée par les lettrés. Pour en comprendre le sens, il faut se rappeler que le ‘cri de protestation’, par exemple contre les décisions injustes d’un roi, a toujours été un moyen de crier sa défiance aux pouvoirs en place, en France aussi, évidemment. C’est le diaspad gallois, un cri perçant permettant d’exprimer sa défiance. Une excellente illustration en est donnée dans le conte gallois de Kulhwch et Olwen : Quand le portier refuse à Kulhwch de lui ouvrir la porte du palais d’Arthur, il déclare : « si tu ne l’ouvres pas, je répandrai honte à ton maître, à toi déconsidération, et je pousserai trois cris … ». Ainsi, Ódhinn, appelé ici Hroptatýr, est ‘le Dieu capable de crier sa défiance’, ce qui est encore une autre forme de magie – une magie qui n’intéresse plus personne dans les cercles qui prétendent pratiquer la magie, mais qui a visiblement été importante. Dans ce poème, Thjódhreyrir fait un galdr, il hurle son savoir, et à Hróptatýr qui peut hurler sa défiance et qui est déjà un maître de la magie, il lui donne l’intelligence. Par son comportement, il est clair que Ódhinn est un Dieu pétri d’intelligence comme je vous l’ai souvent fait remarquer. En voici une trace explicite dans un poème de l’Edda.
Nous venons donc de voir que l’eau possède une force interne, une viridité remarquable qui est attesté par les poèmes runiques. En décrivant la rune Berkanan, je vous ai annoncé que la treizième strophe du Ljóðatal décrivait aussi le pouvoir de Lögr. Dans cette strophe, la force de l’eau est transmise à celui qui en est aspergé.
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Þat kann ek it þrettánda
ef ek skal þegn ungan
verpa vatni á,
mun-at hann falla,
þótt hann à folk komi:
hnÃgr-a sá halr fyr hjörum.
J’en sais un treizième :
si je vais le jeune serviteur libre [l’enfant d’un homme libre, le jeune homme]
arroser par l’eau,
il ne désire pas tomber,
bien qu’il vienne au travers de l’armée:
cet homme ne faillit pas face aux épées.
Remarquez bien que le jeune homme vient dans, au travers de l’armée (à folk) comme une eau qui court sans se laisser saisir. La question n’est pas qu’il soit devenu invincible mais qu’il soit devenu impossible à saisir.
Discussion : la rune Laukaz est-elle la rune de Thórr ?
Tout d’abord, je vous rappelle que j’ai discuté longuement, en parlant de la rune Thurisaz, du fait que l’attribution de cette rune à Thórr vient d’une accumulation de préjugés et de petites fautes d’écriture, reprise et popularisée par les runes armanes de Guido List.
Ensuite, disons clairement que notre Dieu Thórr n’est pas du tout associé à l’eau (voir cependant la [Note 3]) si bien qu’il n’y a aucune raison a priori de l’associer à la rune viking Lögr. Nous étudions ici une rune plus ancienne, Laukaz, dont je vais maintenant soutenir qu’elle est la rune de Thórr.
Pour ce qui est de la viridité, il n’y a guère de problème. En fait, Thórr sue la force par tous ses pores, un point de vue qu’on retrouve encore aujourd’hui dans les bandes dessinées un peu débiles qui l’utilisent. Notez bien que ce n’est pas sa virilité qui est demeurée dans l’imaginaire populaire mais son pouvoir de chef, de conducteurs d’hommes. Dans l’imagerie populaire du Moyen-Âge, il est surtout le Dieu fertiliseur dont le tonnerre annonce la fin des sécheresses. Il envoie sa foudre (le feu), l’orage ainsi déclenché apporte une pluie violente qui mêle intimement l’eau et l’air. Toute cette viridité venue du ciel se propage à la terre en provoquant la reprise de la montée de sève dans les plantes. Dans les textes un peu plus anciens, il est le dernier recours contre le christianisme triomphant, le dernier Dieu à prendre encore soin des humains, celui sur lequel le paganisme vacillant peut encore s’appuyer. D’après Dag Strömbäck [Note 2], il est même celui qui est ressenti comme l’équivalent païen du Christ, du moins pour les nouveaux convertis. Enfin, dans les textes poétiques, son rôle principal, celui de Dieu qui consacre, de Dieu qui introduit le sacré dans la vie profane, a été largement occulté par ses démêlées avec les géants. C’est sur un « anneau de Thórr », un lourd anneau d’argent, que les serments devaient être pris. C’est avec son marteau qu’il consacre [Note 3]. Ce rôle devait être tellement classique qu’on trouve même dans les inscriptions runiques une forme ironique de ce pouvoir. On peut lire, par exemple, « Que Thórr consacre celui qui détruira ce monument ! » qui signifie clairement que si Thórr abat son marteau sur un humain afin de le ‘consacrer’, alors l’humain sera tué. De façon plus directe, la Eyrbyggja saga nous fournit un témoignage direct de l’importance de Thórr quant à la façon de prononcer un serment.
Un norvégien, Þórólfr Mostrarskegg, conseillé par ástvin sinn (‘son tendre ami’) Thórr émigre vers l’Islande après avoir démantelé et emporté son temple à Thórr. En arrivant près de la côte islandaise, tout comme plusieurs autres colonisateurs, il jette les piliers de son haut-siège à l’eau et les suit afin de trouver l’endroit où il va s’établir. La saga précise même que Thórr était gravé (ou m. à m. entaillé, skorinn) sur l’un de ces piliers et que Thórr était arrivé à terre avec les piliers (Þór var á land kominn með súlurnar). A cet endroit Þórólfr érige un grand temple dédié à Thórr. Ce qui contredit franchement la réputation querelleuse de Thórr, c’est que la saga précise que ce temple var allt friðarstaður fyrir innan (était tout entier en l’état de place de paix). Enfin, le rôle de Thórr dans la consécration des serments est décrit sans ambiguïté :
… stóð þar stalli á miðju gólfinu sem altari og lá þar á hringur einn mótlaus, tvÃtugeyringur, og skyldi þar að sverja eiða alla.
… il y avait là un autel [païen - stalli] au milieu de la pièce, semblable à un autel [chrétien - altari], et dessus était couché un anneau sans joint [d’une pièce], pesant 20 eyrir [entre 480g et 570g] et là devaient être jurés tous les serments.
Enfin, une des strophes runiques que SigrdrÃfa enseigne à Sigurdhr dans le SigrdrÃfumál confirme le lien entre le laukr et la consécration :
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Full skal signa
ok við fári sjá
ok verpa lauki à lög;
þá ek þat veit,
at þér verðr aldri
meinblandinn mjöðr.
Le conteneur du toast sera consacré
et se prémunir [m. à m., ‘voir contre’] de mauvaise malice
et jeter un poireau dans le liquide [m. à m., l’eau] ;
çà je peux le garantir
à toi jamais n’adviendra
mêlé de mal [empoisonné] l’hydromel.
Le verbe utilisé ici, signa, signifier proprement ‘consacrer’. Dans son usage tardif, il est devenu à la fois ‘bénir’ et ‘faire le signe de croix’. Par une sorte d’induction rétroactive, la plupart des commentateurs traduisent : faire le signe du marteau ou le signe de Thórr, ce qui parle sans doute à un chrétien. Cependant, souvenons-nous que Thórr consacre avec un marteau, il ne fait pas de signe cabalistique, il frappe de son marteau. Je pense qu’il faut maintenir simplement ‘consacrer’ tout en se souvenant que ce terme est systématiquement utilisé pour désigner l’action de Thórr avec son marteau, comme une décision judiciaire est consacrée par un coup de marteau. On suppose donc que le ‘conteneur du toast’ n’est pas fragile et peut résister à un coup de marteau, comme le fait un solide cor à boire en corne. La scène évoquée est complètement différente de celle d’une bénédiction chrétienne : celui qui soupçonne une trahison saisit le cor à boire et le frappe d’un marteau sacré. Une fois consacré, le cor devient incapable de retenir le liquide empoisonné et explose sous le choc. Une scène semblable est décrite dans la saga d’Egill SkallagrÃmsson. Egill reçoit de la part de son ennemi Bárdhr un cor consacré (signdi, participe passé du verbe signa) par ce dernier, et dont il se méfie donc. Egill trace des runes sur le cor, les teint de son sang et récite un poème, à la suite de quoi hornið sprakk à sundur (le cor sauta en pièces – explosa), comme s’il avait été frappé d’un coup violent. Il n’y a dans ce poème aucune référence à Thórr, mais d’après tout ce que nous venons de dire, on peut comprendre que Egill a gravé la rune de Thórr sur le cor, qui avait déjà été consacré par Bárdhr, son ennemi. C’est sans doute une autre façon de faire appel au pouvoir du poireau qu’a utilisé Egill. Vous voyez que, entre la strophe du Premier chant de Helgi citée plus haut, la strophe du SigrdrÃfumál et le poème d’Egill, le pouvoir de Thórr est invoqué et on décrit comment y faire appel, soit en consacrant à l’aide du marteau de Thórr, soit en gravant les runes qui, sans doute, invoquent Thórr, mais ce n’est pas précisé dans le texte. Les deux premiers poèmes relient sans ambiguïté le poireau à la consécration et donc à Thórr. Ceci résume les raisons pour lesquelles je crois que Laukaz est la rune de Thórr.
Pour revenir à la rune viking Lögr, cette modification totale du sens du mot nommant la rune peut expliquer que certains aient cru bon de ne lui pas associer Thórr. Le problème est qu’ils ont choisi pour jouer ce rôle la rune Thurisaz (Þurs en Vieux Norrois) sans doute à la suite de multiples confusions dues au fait que tous les Dieux païens étaient considérés comme des démons dans le monde chrétien. De fait, tous les poèmes runiques et les commentaires que j’ai pu rencontrer ne font aucune allusion à un lien quelconque entre le Dieu Thórr et la rune Thurs. En présentant la rune Thurisaz, je vous ai fourni une explication détaillée de ce qui a sans doute conduit à ces confusions. Lögr est donc certainement la rune de la force interne, de la viridité, mais il semble que les Vikings aient préféré associer la force de l’eau jaillissante à cette viridité plutôt que le poireau. C’est pourquoi je souligne que, bien que l’eau en général s’associe mal avec Thórr, l’eau qui est « frère du feu et de l’air », comme dit le kenning, s’associe au contraire parfaitement bien à Thórr, Dieu de l’orage qui associe justement ces trois forces. Par cet aspect au moins, Lögr est aussi la rune de Thórr.
Conclusion
Laukaz est la rune de cette force interne dont Hildegarde de Bingen dit qu’elle fait monter la sève dans les arbres et qu’elle appelle la viridité. En tant que rune Laukaz, elle signifie ‘poireau’, laukr en Vieux Norrois. En tant que runes Lögr (Vieux Norrois) ou Lagu (Vieil Anglais), elle signifie ‘eau’. Dans tous les cas, c’est en tant que symboles de force interne, de viridité, que ces noms sont utilisés.
L’eau, utilisée pour la lustration des bébés permet aux parents de proclamer qu’ils les ont acceptés dans la famille. Utilisée par Ódhinn sur un jeune homme, elle lui donne la vivacité qui lui permet d’échapper aux coups.
Le poireau est utilisé dans les boissons pour détecter le poison qu’elles peuvent contenir et, sur les bébés royaux, pour consacrer leur importance à venir.
Ainsi l’eau et le laukr ont un rôle dans la consécration des individus et des choses, tout comme Thórr utilise son marteau pour consacrer ce qu’il touche. La force interne de Thórr se communique à ce qui est touché par son marteau. Si l’objet ou l’individu touché est empoisonné, alors ils explosent. Si l’objet ou l’individu touchés peuvent supporter ce surcroît de viridité, alors ils en sont consacrés, reconnus bénéfiques. C’est pourquoi je vois en Laukaz la rune d’un Thórr ‘primitif’, Dieu des orages, de l’union entre le feu, l’eau et l’air, une union qui fertilise la terre. Il est le Dieu de la viridité qui se manifeste dans le poireau de Laukaz et de laukr, dans l’eau jaillissante de Lögr et de Lagu.
Pour ce qui est des maladies, ni l’eau (lögr) ni le poireau (laukr) ne sont à proprement parler un médicament. En fait, ils servent à donner la force de résister à la maladie, c’est-à -dire à la prévenir. En langage moderne, on dirait qu’ils élèvent le niveau de défense immunitaire.
Au plan social, cette ‘élévation des défenses immunitaires’ peut évidemment être vécue comme un racisme accru, mais elle peut aussi être comprise comme la capacité à absorber sans heurts – sans ‘en faire une maladie’ – les nouveaux venus.
Notes
[Note 1] Je tiens à souligner l’existence de ce jeu de mot. En effet, je vous ai souvent dit que les traducteurs érudits tendent à négliger ce goût vieux norrois pour les jeux de mots et à ne proposer qu’une seule interprétation alors que plusieurs sont valides. Dans le cas présent, on a l’impression que le lettré islandais qui a traduit grúnnunga grúnd en Latin n’a pas pu se retenir, tel un grand gamin, de placer son ‘petit’ jeu de mot si amusant qui reproduit la répétition de grun en Vieux Norrois. Cela dénote bien d’une tournure d’esprit et, dans de nombreux autres cas, je propose que le jeu de mot soit réellement significatif.
[Note 2] Dag Strömbäck, pendant la seconde moitié du 20ème siècle, a été un grand spécialiste de la civilisation nordique ancienne. Ses idées n’ont toujours été adoptées sans réserve par la communauté scientifique. Cependant, cette opinion que le Christ et Thórr jouaient un rôle assez comparable chez les premiers chrétiens, s’appuie d’une part sur la simple constatation que Thórr était la divinité la plus populaire d’Islande au temps de la conversion, et que plusieurs poèmes disent implicitement que Thórr a cédé la place au Christ. Ses arguments se trouvent dans son livre The conversion of Iceland, Viking Society for Northern Research, (réédition) 1997, isbn : 0 903521 07 5.
En fait, je ne partage pas totalement l’opinion de Strömbäck. Mon opinion se fonde sur l’affirmation du lexique Specimen Lexici Runici, publié en 1650 par Magnús Ólafsson et Ole Worm. Voici leur définition pour le mot AS :
J’aurais trop de commentaires à faire sur les croyances du 17ème siècle pour tout traduire. Je ne traduis que « As, … Odinum Asarum principem, vel Thorum Asarum Imperatorem fortissimum significat. » « As, … indique Odin le premier des Ases, ou encore Thor le chef guerrier le plus fort des Ases. » Strömbäck a choisi d’étudier les croyances populaires, et il a bien raison de nous rappeler l’importance de Thórr, ‘Asarum Imperator fortissimus’, mais il a un peu tendance à oublier Ódhinn, ‘Asarum princeps’ dont l’importance est tout de même attestée ailleurs que chez les intellectuels.
[Note 3] Il existe bien entendu de nombreux autres « Dieu au marteau » dans d’autres civilisations. Celui qui nos intéresse le plus ici est un Dieu ‘gallo-romain’, Sucellus, qui aussi attesté par plusieurs inscriptions en territoire germanique : Worm, Mayence, Sarrebourg, Metz. On sait en effet que les légions romaines locales comptaient de nombreux soldats issus de la population locale et attachés aux cultes de leur pays. Il est donc probable que ce Sucellus ait été un équivalent gallo-romain de notre Thórr. Il était associé aussi à la foudre et, en frappant la terre, cette foudre était censée faire jaillir des sources. Cette croyance montre un lien supplémentaire entre le Dieu au marteau et l’eau jaillissante.